Surfréquentation en montagne : fiction et réalité à la fois
En montagne, et notamment dans les parcs nationaux français, le terme « surfréquentation » se répand comme une traînée de poudre. Est-il vraiment justifié ? Les sentiers débordent-ils de randonneurs ? Illustration avec le Parc National des Ecrins.
Jusqu’à 1.350 personnes par jour sur le sentier du Glacier Blanc, 850 au Lac du Lauvitel... Certaines randonnées sont clairement à éviter durant l’été ! Et pourtant, contrairement à ce qu’on imagine, le Parc national des Ecrins a connu son « âge d’or » dans les années 80 et 90. Ensuite, il a subi un énorme creux de 2001 à 2015, et retrouve le cœur des touristes depuis, mais sans atteindre sa fréquentation d’antan. Difficile de donner des chiffres précis, car aucun outil ne permet de compter précisément le nombre de visiteurs dans l’ensemble du Parc. Des éco-compteurs ont bien été installés progressivement depuis 2006, mais seulement 27 sentiers en sont équipés aujourd'hui.
Alors, si on parle de surfréquentation, ce n'est pas pour le nombre global de visiteurs, pour plutôt pour trois raisons. D'abord, le Parc subit des pics d’affluence, autour du 15 août principalement, cela n’existait pas avant. Ensuite, les pratiques se sont diversifiées, elles doivent cohabiter entre elles ainsi qu'avec la nature. Et puis surtout, le type d’usagers a changé : la part de non-initiée a bondi en 40 ans. Beaucoup veulent découvrir ce milieu et ses espèces, mais doivent maintenant apprendre à les protéger, ne pas les dégrader.

Contrôler les réseaux sociaux
Pour eux, le Parc a sorti tout un panel de mesures. Notamment, la sensibilisation sur le terrain, mais aussi et c'est tout nouveau, une veille sur les réseaux sociaux dans le cadre du projet "Destination Parc National des Écrins" bâti avec les offices de tourisme du massif. "Les community managers de chaque office consacrent du temps pour regarder ce qui sort, sur les comptes les plus suivis dans le territoire" explique Samuel Sempé, directeur adjoint du Parc national des Ecrins (PNE).
Lorsque des informations erronées sont identifiées, les publications peuvent être commentées ou un message est directement envoyé au protagoniste, afin de rétablir une vérité ou rappeler les règles en vigueur. "Et lorsqu'on voit en revanche des activités où les gens se mettent en danger ou portent atteinte au milieu, là l'objectif est de les interpeller, voire de transmettre aux autorités lorsque les faits sont plus graves." Dans le but de renforcer ce dispositif, le PNE vient de recruter un service civique, affecté lui aussi à cette tâche.
De plus, une "charte d'accueil des influenceurs a été construite" à destination de "tous les prescripteurs touristiques du territoire". Bloggeurs, instagrameurs ou encore tiktokeurs ont ainsi un cadre précis à suivre.
Le bivouac, une pratique à encadrer
A l'intersaison, le Parc national des Ecrins a mis le paquet sur l'amélioration de la signalétique des sentiers mais aussi du bivouac, dont la règlementation est peu respectée, alors même que cette pratique a doublé par rapport à 2021. Selon le bilan du PNE, présenté à l’issue de la saison 2025, la moitié des campeurs font encore leur vaisselle dans la nature, les tentes sont souvent installées avant 19 heures - l’heure autorisée - et on constate quelques débordements de périmètre. Par ailleurs, des restes de crèmes solaires ont été détectés dans les lacs, dont les abords sont prisés des randonneurs et des campeurs. Une étude est en cours pour en déterminer les impacts délétères.
Deux sites souffrent particulièrement de ce boom du bivouac. Il s'agit du lac de la Muzelle et celui du Lauvitel, tous deux localisés en Oisans, côté isérois du Parc. Ils cristallisent l’attention et un peu d’inquiétude aussi, car leur fréquentation a littéralement explosé : jusqu’à 215 tentes en une nuit pour la Muzelle l’été dernier ! Conséquences directes : les emplacements sont marqués - l’herbe s’est tassé, le sol est donc à nu - ; les places à feu se multiplient, tout comme les coupes de branches ; les déchets laissés sont plus abondants qu’ailleurs ; et enfin, de nombreuses sentes se sont créés, car les visiteurs piétinent en dehors des chemins balisés.
Une surveillance toute particulière y est annoncée, cet été. En parallèle, une règlementation spécifique a été posée. Il est désormais interdit de bivouaquer à moins de 500 mètres des lacs de la Muzelle et du Lauvitel, à l'exception des zones délimitées. Sur ces réseaux, le Parc prévient : des quotas et un système de réservation pourraient être décidées si cette nouvelle consigne n'est pas respectée. De manière certaine, ce ne sera pas pour 2026.

Les refuges, même combat
Dans les refuges des Ecrins, les nuitées ont augmenté de 17% entre 2024 et 2025, d’après la Fédération française des clubs alpins. Dernière cette hausse, beaucoup de nouveaux pratiquants, et ce n’est pas un hasard puisque la FFCAM a mené ces dernières années une campagne promotionnelle dans le but d’attirer des familles. Cette action s'inscrivait parfaitement dans le rôle de cette fédération, dont la mission se résume ainsi : rendre la montagne accessible au plus grand nombre. "On a voulu attirer les nouveaux publics, qui ne sont pas forcément connaisseurs de la montagne, pour vivre l'expérience refuge. Cette expérience était accompagnée par des outils pour leur faire découvrir ces lieux de sobriété" explique Elsa Loury, chargée de développement au comité départemental Hautes-Alpes de la FFCAM.
Le succès a été net, trop peut-être, il faut désormais freiner cet engouement. "Ce n'est pas un retour en arrière" insiste Elsa Loury, "mais l'idée c'est de recentrer le refuge comme un lieu de pratique, comme il l'a été depuis sa création". Car depuis plusieurs années, le refuge est devenu un point d'arrivée et non plus un point de passage. Les refuges affichent complets en juillet et en août, à tel point que les alpinistes doivent parfois renoncer à une course, faute de place.
Autre problème, "ces nouveaux publics sont dans l'attente de services et d'avoir un certain confort". Douche, wifi, toilettes "classiques" ou encore restauration... si certains refuges peuvent proposer ces services, d'autres sont moins équipés dû à leur localisation ou leur date de construction, et c'est la définition même du refuge qui est remise en cause. Cependant, la FFCAM "n'abandonne pas tous les efforts faits, simplement on ne s'en sert plus comme outil de promotion".
Des hameaux saturés
La surfréquentation du Parc se constate aussi plus bas, dans les vallées. Certains hameaux en fond de vallée, au départ des sites fréquentés, sont embouteillés et saturés de voitures durant la saison estivale. Pour soulager le trafic, les habitants qui y vivent ainsi que la biodiversité, des alternatives sont en train d’émerger. En premier lieu des travaux, comme "sur le versant Oisans, en Isère, où la commune des Deux-Alpes a aménagé des parkings plus bas pour que les gens fassent davantage de marches et évitent d'emboliser le hameau" indique Samuel Sempé. Le directeur adjoint du Parc un ouvrage similaire dans le Gioberney, "la communauté de communes va commencer des travaux pour réaménager le parking autour du chalet hôtel".
Second volet, la mobilité partagée. L'offre alternative de transports, et notamment des navettes, augmente d'année en année dans les vallées des Ecrins. Actuellement, il en existe dans le Valgaudemar, en Oisans, ou encore en Vallouise. "C'est important que petit à petit, les gens prennent le pli de laisser la voiture dans les villages, puis d'aller jusqu'à leur randonnée avec des transports en commun" conclue Samuel Sempé. Mais cette réflexion nécessitera probablement beaucoup de temps, à moins que la règlementation se durcisse là-aussi.
Une répression en nette augmentation
En plus de la prévention et des aménagements, le Parc national des Ecrins muscle la répression. Le nombre de procès verbaux a bondi, + 400% entre 2024 et 2025, soit un total de 191 infractions. Cela est dû, selon Samuel Sempé, "à la conjugaison de deux phénomènes" : le renforcement des contrôles de l’OFB et de la gendarmerie, et l’augmentation de nouveaux publics, dont certains irrespectueux de la réglementation (présence de chiens en zone cœur, feux, déchets et bivouac aléatoire).
En conclusion, il n’y a PAS de surfréquentation dans le Parc des Ecrins, seuls quelques sites sont saturés, quelques hameaux, aussi. Et pour la majorité des lieux, ce n’est pas le nombre qui pose problème, mais le comportement. La présence importante de néophytes en montagne, dont une partie ne s’informe pas ou ignore les règles connues, a des conséquences sur les milieux naturels. Cela constitue aujourd'hui le problème majeur.