Alpes du sud : les acteurs du réemploi des bouteilles en verre se (re)structurent pour faire décoller la filière

Le réemploi croît, mais il croît trop lentement pour atteindre les objectifs fixés par la loi AGEC. À peine relancée, la filière doit s’adapter : regroupements d’acteurs, centres de lavage en sous-régime contraints de fermer. Après l’ouverture du centre de tri de Sisteron en 2025, l’Incassable, acteur principal du réemploi en région PACA, a été intégrée par Revera en mars 2026.

Les arguments pour convaincre, les promoteurs du réemploi des bouteilles les maîtrisent sur le bout des doigts. Par rapport au neuf, il permet d’économiser 51% d’eau, 76% d’énergie, 79% de gaz à effet de serre, et 93% des Français sont prêts à rapporter leurs emballages consignés selon une étude CSA et Citeo de 2025. Implacable. Alors pourquoi le réemploi des bouteilles peine-t-il autant à décoller ?

Une loi qui dilue la responsabilité dans l’ensemble de la filière

La loi Anti-gaspillage et économie circulaire (AGEC) fixait l’objectif de réemploi à 5 % en 2025. « On a péniblement atteint les 1,7 % », indique Céline Brémond de l’Incassable, chargée du développement pour les Alpes du sud. La prochaine échéance est de 10 % à horizon 2027. Un nouvel objectif manqué, et pour cause, la loi s’apparente davantage à une bouteille à la mer qu’à un objectif strict. « Il y a eu des décrets, mais il n’y a pas de contrôle et ça n’est pas suivi, donc chacun attend que ça se fasse », analyse Stéphane Robert, chargé de communication chez Revera.

Une croissance trop lente qui incite la filière à la prudence

Conséquence de ce développement non conforme aux objectifs, la fermeture en France de quatre usines de lavage fin mai à Neuilly-sur-Marne (92), Avignon (84), Strasbourg (67) et Lyon Saint-Priest (69). « L’entreprise n’a pas réussi à atteindre un modèle économique pérenne dans un marché dont le développement est resté plus lent qu’anticipé », explique dans un communiqué la société Uzaje, qui employait 50 salariés sur ces sites. « Il s’avère aujourd’hui qu’il y a eu plus de centres ouverts que de volume à traiter, donc ils sont encore en sous-capacité », observe Stéphane Robert.

Du côté de ceux qui accompagnent les producteurs et distributeurs dans le réemploi et organisent la collecte et remise sur le marché des bouteilles réemployées, comme le fait Revera, la tendance est au regroupement pour mutualiser les coûts. « D’autres structures ont intégré des projets pour étendre leur territoire. Revera, Bout’ à bout’ et Haut la consigne commencent à être multirégionales et à avoir une envergure qui serait plus à l’échelle d’une structure de réemploi optimisant les transports tout en les limitant pour que les bouteilles ne traversent pas toute la France. Il y a une sorte de taille critique », analyse Stéphane Robert.

Le regroupement présente aussi l’avantage de faciliter l’harmonisation des pratiques, en particulier grâce à la Fédération France Consigne. « Le partage d’un même cahier des charges auprès des producteurs, l’utilisation d’un même pictogramme sur les bouteilles… observe Céline Brémond, toute cette interopérabilité permet d’avoir les mêmes caractéristiques pour une bouteille achetée en PACA ou dans le nord ».

Un volume seuil à atteindre pour concurrencer les bouteilles neuves

Pour faire décoller le réemploi, la difficulté réside dans la nécessité d’embarquer simultanément toute la chaîne. « En un, vous avez les producteurs qui mettent sur le marché les boissons, en deux, les distributeurs qui les commercialisent et peuvent devenir point de collecte, ensuite les consommateurs qui peuvent choisir de privilégier les emballages réemployés », compte Stéphane Robert. Si un seul des maillons fait défaut, c’est l’ensemble de la filière qui échoue.

Or, à chaque niveau de la chaîne, il est aisé de se réfugier derrière des freins, décrypte Stéphane Robert. Chez les producteurs de boissons, on invoque le coût de la bouteille consignée, pour le moment plus élevé que la bouteille neuve car les volumes réemployés n’ont pas encore atteint la valeur seuil au-delà de laquelle elles pourront devenir plus compétitive. Côté magasins, le manque de place et le temps de travail induit sont souvent mis en avant.

Pour embarquer tout ce monde, Revera estime que des mécanismes incitatifs pourraient être déployés par l’État. « Aider les producteurs à payer les coûts liés au réemploi sur les prestations d’accompagnement techniques nécessaires pour mettre leurs bouteilles en conformité, ou sur l’achat de bouteilles réemployables pour compenser la différence de coût avec le neuf. Car plus la bouteille lavée apparaît chère et compliquée, moins elle donne envie de changer », avancent Céline Brémond et Stéphane Robert. Plus localement, les collectivités locales ont aussi un rôle à jouer « en créant des lieux de stockage, des dispositifs de transports, en communiquant comme pour le recyclage via les panneaux d’information ».

Revera veut dépasser le million de bouteilles en 2026

Malgré l’inertie dans la réintroduction du réemploi, Revera tire son épingle du jeu. La SCIC a atteint la rentabilité en 2025, huit ans après son lancement. En intégrant l’Incassable et en maintenant l’ensemble des salariés, la coopérative pourra « porter plus de sujets, mutualiser des moyens, optimiser les circuits des bouteilles de la collecte à la distribution, réaliser des économies d’échelle, et de nous conférer un poids national et une visibilité plus importante », détaille Stéphane Robert.

La coopérative couvre à présent un territoire s’étendant du sud de la Bourgogne jusqu’à Marseille, de la Loire au Pays de Gex, et dispose de centres de tri à Saint-Priest, Vitrolles et Sisteron. Pour maintenir son ancrage local, utile pour convaincre les producteurs, distributeurs, et collectivités de se convertir au réemploi, les localisations des différents salariés ont été conservées, avec des bureaux à Marseille, Lyon, Grenoble, Valence et dans les Alpes du sud.

En 2025, Revera avait collecté 795 000 bouteilles, l’Incassable 185 000. Cette année, la SCIC ambitionne de traiter 1,3 millions de bouteilles. La société prévoit par ailleurs d’automatiser ses centres de tri « pour augmenter la capacité et diminuer la pénibilité », à commencer par celui de Saint-Priest à l’horizon 2027-2028.