A Montgenèvre, enfants et ados donnent leurs noms aux mélèzes menacés par les JO 2030 pour dire que "les arbres, c'est politique"
Les opposants aux Jeux Olympiques d'Hiver de 2030 ont inauguré, dimanche 6 septembre à Montgenèvre, une "Réserve naturelle nationale d'enfance protégée". Plus de 800 enfants et ados ont apporté leur parrainage aux mélèzes du bois du Prarial, qui risque d'être coupé pour construire une piste de ski.
Qui aurait pu prédire qu'il serait plus séduisant de parrainer un mélèze en sursis plutôt qu'un candidat à la présidentielle ? Pas Stéphane Faure-Brac, manifestement. Le cofondateur du CAOJOP (Comité d'Alerte sur l'Organisation des Jeux Olympiques et Paralympiques) ne s'attendait pas à un tel succès. Il revendique un socle confortable de 800 parrainages d'enfants et d'ados. Tous ces jeunes bourgeons ont donné leurs noms aux mélèzes du bois du Prarial, à l'ubac de Montgenèvre. La zone risque d'être déboisée sur un peu plus de cinq hectares pour la construction d'une piste de ski dans le cadre des Jeux Olympiques et Paralympiques d'Hiver de 2030.
A l'orée du bois, un grand panneau en bois massif trône : "Réserve naturelle nationale d'enfance protégée du bois du Prarial". Stéphane Faure-Brac n'en revient pas. "En général, on fait avec ce qu'on a. Et ce qu'on a aujourd'hui, c'est génial", sourit-il devant la longue file bigarrée qui monte lentement dans la pente, entre le front de neige de Montgenèvre et le bois du Prarial, en prenant soin de contourner le golf pour ne pas abîmer le green. Près de 400 personnes sont venues parrainer, marrainer des mélèzes ou simplement soutenir la lutte, dimanche 6 septembre.

Il fait encore chaud à plus de 1800 mètres, et le mélézin clair et lumineux du Prarial résonne de multiples coups de marteau. Le long des pistes de ski de Montgenèvre, à quelques mètres du golf verdoyant, enfants et parents installent main dans la main de petites pancartes en bois dans l'épaisse écorce des mélèzes. Sur chacune d'entre elles, des prénoms - enfantins, souvent - et parfois des âges. De cinq à vingt-six ans et même plus.
Enfants et parents préoccupés...
"C'est important d'être là pour préserver la biodiversité", affirme Titouan, devant la pancarte qu'il vient de clouer avec sa maman dans le tronc d'un jeune mélèze. "Il y a déjà des boardercross dans la vallée, il y en a un à Puy-Saint-Vincent, un à Serre-Che, un côté italien... et en plus, il y a déjà beaucoup trop d'hectares qui ont brûlé cette année en France", explique-t-il. Le garçon de onze ans est à l'école à Briançon et sait très bien pourquoi il est là. "J'aime la forêt", dit-il, "car c'est avec les branches des arbres qui sont tombées qu'on fait nos cabanes, c'est des moments que j'aime bien partager avec mes copains."

C'est pour protéger ce versant de mélézin que le CAOJOP s'est saisi d'une proposition formulée à la volée par "un ado de Briançon", celle d'inciter les jeunes à parrainer et marrainer les mélèzes menacés par le déboisement. La proposition a, semble-t-il, séduit. On leur a signalé un parrainage de Nouvelle-Calédonie. Jouer sur la corde sensible de l'enfance, oui ; mais instrumentaliser, c'est non, prévient Stéphane Faure-Brac. "Les adversaires jouent sur la fibre sentimentale. C'est un ado qui nous a soufflé l'idée. Mais quand on voit les affiches de promotion des porteurs du projet, on voit plein de gamins qui rêvent, montrent du doigt les symboles olympiques au loin. On nous parle du rêve des gamins. Ce n'est pas nous qui instrumentalisons les gamins. Ce sont les porteurs de projet qui mettent en avant le fait que les JO sont faits pour faire rêver les enfants", analyse Stéphane Faure-Brac. Pas tous les enfants, manifestement. "Les enfants ont besoin d'autre chose, et surtout d'un avenir assuré et meilleur et d'une nature qui les protègera."
Les mélèzes de Montgenèvre offrent une fraîcheur bienvenue alors que tout le monde s'éparpille dans le sous-bois pour trouver un tronc à son goût. Sur un jeune mélèze tout frêle, qui a probablement le même âge que lui, Viggo termine de planter sa pancarte. "J'ai pas envie que l'on coupe des arbres, ça ne sert à rien car il y a déjà d'autres pistes pour faire la course", martèle le garçon de neuf ans, préoccupé. "La forêt, ça protège les animaux, il y a beaucoup d'insectes. Si on coupe la nature, c'est pas très bien pour eux. Après, les animaux ne vont plus trouver leur habitat", déballe-t-il avec aisance et fluidité. En lisière du boisement, en contrebas, les participants s'installent pour casser la croûte.

Non loin de quelques gendarmes, deux jeunes filles déballent leur pique-nique. "Pour un plaisir qui va être les JO, qui ne vont durer que sur quelques épreuves, on ne peut pas décider d'enlever des arbres qui sont là depuis hyper longtemps", s'indigne Mathilde, une lycéenne briançonnaise de 17 ans. "C'est irrespectueux ! J'aime beaucoup le ski, mais je pense que ça ne vaut pas le coup pour ce que c'est", juge-t-elle, aux côtés de sa petite soeur. Les deux sont venues marrainer un mélèze. "Ici, il y a tellement d'habitants qui sont contre, mais leur parole n'est pas prise en compte, alors qu'ils sont là à l'année, et que c'est eux que ça va toucher. Tout le monde s'en fout ! Je pense que ça devrait alerter", estime Mathilde.
...et les élus attendus au tournant
"C'est un geste peu commun, qui peut rendre plus visible cette lutte", note Mathis, venu donner son nom à un Larix decidua - le mélèze, pour les intimes. Le jeune homme de 21 ans, naturaliste, vidéaste et photographe animalier, aimerait un peu plus de radicalité dans le rassemblement. "Au début, les organisateurs ont dit que ce moment était apolitique. Je ne suis pas vraiment d'accord. Les arbres, c'est politique", rappelle le Briançonnais. "J'aime bien les oiseaux. Sans arbres, il n'y a pas d'oiseaux. Et sans oiseaux, je suis très malheureux", explique-t-il sous le bien nommé télésiège du Prarial, à l'arrêt. Le passionné, qui revient d'une semaine de bivouac en solo à la recherche du loup, estime important "de se rassembler, pour se rassurer, pour voir qu'on est moins seul face à tout ça, et se consoler de toute cette tristesse quand on voit que nos décideurs font tout pour l'argent".

Si les arbres sont politiques, alors les décideurs doivent s'emparer du sujet : c'est l'avis de Fanny, une mère de famille et maraîchère d'Eygliers. "Nos élus ont de la merde dans les yeux. Ce n'est pas possible d'être autant dans le déni", lâche-t-elle, légèrement essouflée par la montée vers le bois sous un soleil de fin de matinée déjà un peu agressif. "Aujourd'hui, avec le réchauffement, on ne peut pas se permettre de faire des JO, et on ne peut plus se permettre de tailler dans la forêt. La forêt, c'est le patrimoine environnemental qu'on laisse à nos enfants." Elle cite, exaspérée, comme beaucoup d'autres personnes présentes, l'incendie de l'Argentière-la-Bessée et Freissinières, qui a brûlé plus de 500 hectares dans le courant de l'été, et les mégafeux de Gironde.
"Qu'est-ce qu'elle va devenir, la pancarte ?", demande Titouan à sa maman, avant de retourner manger. "Elle appartient à l'arbre, maintenant, il va la garder." Il fera peut-être de belles branches qui tomberont à leur tour et permettront aux jeunes et moins jeunes enfants de construire de nouvelles cabanes. Et pour pouvoir encore skier "à l'aise dans les mélèzes".
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