Marie-Laure Laurent, à la tête de Laines du Valgaudemar / Photo : Marie-Laure Laurent

« Il fallait des personnes assez folles pour relever le défi » : cette Haut-Alpine fait renaître une filature historique

Marie-Laure Laurent dirige depuis 2021 Laines du Valgaudemar, filature bicentenaire à Saint-Firmin qui avait périclité à partir des années 1980. L’entreprise, recentrée sur de la laine 100 % française, retrouve des couleurs. Un engagement qui a valu à sa gérante une récompense au niveau national.

Une Haut-Alpine récompensée à Paris : Marie-Laure Laurent, à la tête de la filature Laines du Valgaudemar, a reçu le 3 mars dernier la récompense « Madame Engagée » dans le cadre des trophées « Madame Artisanat » 2026 de la Chambre des métiers et de l’artisanat France.

« Engagée », parce que la cheffe d’entreprise s’attache depuis 2020 à sauver et à valoriser un « patrimoine industriel centenaire ». C’est cette année-là que Marie-Laure Laurent, qui menait auparavant une « longue carrière » de décoratrice d’intérieur, et son mari, découvrent les lieux et « tombent amoureux de la vallée du Valgaudemar et de ces magnifiques machines qui ne demandaient qu’à être relancées ».

Créée à Saint-Firmin dans les années 1830, la filature atteint une stature industrielle après la Seconde Guerre mondiale, jusqu’à employer près de 40 personnes dans les années 1970. Un déclin survient la décennie suivante à cause de la concurrence du synthétique et de la mondialisation. Une équipe de dix personnes perdure jusque dans les années 2000, mais l’entreprise ne parvient pas à échapper à une mise en liquidation et à une vente aux enchères en 2018. Un « homme d’affaires du Champsaur » se porte acquéreur, mais la filature tourne alors « au ralenti », avec un seul technicien. « Il fallait des personnes assez folles pour relever le défi et pour croire en l’avenir », résume Marie-Laure Laurent.

« Ç’a été une évidence »

Pour le couple, « ç’a été une évidence quand on est rentré dans cet atelier ». « Moi, je viens de la décoration intérieure », raconte Marie-Laure Laurent, « je travaillais avec des gens qui fabriquaient des choses en laine en France. Et puis, j’avais une famille surtout qui avait perdu sa filature et son entreprise de tissage de couvertures dans le Rhône quand je suis née. J‘ai vécu au contact des soyeux Lyonnais avec toujours un grand amour du fil et de l’artisanat. »

Son mari, lui, « vient de la mécanique et du dessin industriel. On avait plus de 50 ans quand on a découvert cet atelier. Et on s’est dit qu’en alliant nos compétences, on allait pouvoir répondre aux besoins de cette relance. Et c’est ce que nous avons fait après quelques mois où je suis venue travailler avec le technicien pour comprendre comment cela fonctionnait. » La gérante précise avoir été aussi aidée par l’association Atelier Laine d’Europe pour « comprendre le milieu de la laine et de rentrer en contact avec beaucoup d’autres intervenants en France. »

Le 1ᵉʳ mars 2021, Marie-Laure Laurent a finalement « racheté la branche d’activité », a pu relancer l’entreprise avec le technicien, puis avec son mari devenu responsable maintenance.

Des matières premières uniquement françaises

Deux tonnes de laines ont été transformées la première année de la reprise, un volume qui a augmenté jusqu’à sept tonnes l’an dernier. En sortie de filature, on trouve « les fils à tricoter, à crocheter, à tisser », ainsi qu’une petite gamme de produits finis qui commence à se mettre en place.

J’ai décidé de recentrer la production sur une qualité française pour soutenir également la filière laine française qui est en pleine reconstruction.

Marie-Laure Laurent

Outre les particuliers, l’entreprise fournit aussi une trentaine de revendeurs, en France, Allemagne, Belgique, Corée du Sud et à Taïwan. Du « travail à façon » est par ailleurs réalisé pour des éleveurs français qui lui fournissent directement leur laine.

Les matières premières sont toutes françaises, et en partie haut-alpines, précise la gérante. « Nous sommes un atelier français, on ne pourra jamais lutter contre les gros fabricants à l’étranger », juge Marie-Laure Laurent. « Donc j’ai décidé de recentrer la production sur une qualité française pour soutenir également la filière laine française qui est en pleine reconstruction. »

Sont achetés, « principalement le mérinos d’Arles qui vient de notre région, jusque dans les Hautes-Alpes, de l’angora français », via « un collectif de petits éleveurs qui respectent un cahier des charges sur l’éthique et l’élevage », et du mohair.

Un trophée source de « grande fierté »

Laines du Valgaudemar est devenue récemment lauréate du Fonds vert – territoires d’industrie, ce qui devrait permettre de remettre en route certaines machines qui ne l’étaient pas encore et de « prévoir un doublement de capacités de production » à l’avenir. La filature vise également l’obtention du label Entreprise du patrimoine vivant, remis par l’État « pour distinguer des entreprises françaises artisanales et industrielles aux savoir-faire rares et d’exception ».

Dans ce contexte, le trophée remis par la Chambre des métiers et de l’artisanat au niveau national est « une grande fierté », déclare Marie-Laure Laurent. « S’engager dans un parcours comme celui-ci, c’était un défi au départ, une très grande aventure. C’est une fierté pour moi et pour notre équipe, parce que toute seule, je ne serais pas arrivée à tout ça. » La cheffe d’entreprise se félicite aussi d’« une reconnaissance du fait de croire au redéveloppement d’entreprises sur des territoires comme les nôtres, en montagne, avec de l’artisanat ancien. »

À « toutes les jeunes femmes » : « osez »

La récompense vise en particulier à « célébrer le rôle essentiel des femmes dans l’économie de proximité ». À ce sujet, la Haut-Alpine déclare s’être « toujours battue pour dire qu’il n’y avait pas de métier réservé ». « Je ne me suis jamais posé la question de savoir si j’étais autorisée ou pas à travailler dans une branche ou dans une autre, que ce soit des chantiers à l’époque quand je faisais de la décoration intérieure ou maintenant la filature ».

Le trophée est « surtout un signe pour toutes les jeunes femmes » : « osez, allez-y, lancez-vous », encourage Marie-Laure Laurent. « On peut s’épanouir dans tout type de métier, pourvu qu’on en ait la passion. Et l’artisanat est merveilleux pour ça. Je suis heureuse de participer à ce mouvement et de défendre l’artisanat au féminin. »

Laines du Valgaudemar organise des portes ouvertes et des visites guidées le 25 avril prochain.