Au cœur du Bois Noir © T. Derouet

Reportage aux côtés des pompiers, face aux reprises de feu à l'Argentière

Ram05 vous emmène en immersion dans le Bois Noir de l'Argentière-la-Bessée. Nous avons pu suivre les sapeurs-pompiers sur le terrain mardi 28 juillet. Ils poursuivent leurs efforts pour éteindre l’incendie qui s'est déclenché le 15 juillet et a parcouru 510 hectares avant d'être déclaré fixé le 27 juillet.

Il est 10 h 15 lorsqu’on embarque dans un 4x4 des pompiers, un convoi « spécial médias », direction Freissinières. Deux pompiers volontaires nous conduisent : Marc, du centre de secours de Gap, et Christophe, qui dirige celui du Queyras après quarante années dans cet uniforme. Nous empruntons la départementale 138, fermée au public. Pas d’arrêt possible, notre véhicule trace en raison du risque de chutes de pierre. Là-haut, nous croisons un salarié du service restauration des terrains en montagne de l'office national des forêts, qui réalise des photos du pan de montagne calciné à l’aide d’un drone, des données destinées à des analyses diverses de la DFCI (défense des forêts contre les incendies).

Florent Véroust télépilote de drone pour RTM © T.Derouet

Nous poursuivons notre route vers le col du Lauzet, et tout du long nous rencontrons des patrouilles stationnées en bord de cette piste élargie au bulldozer, prêtes à intervenir en cas de reprises de feu à proximité. On se rend mieux compte de l'inclinaison des pentes dans ce secteur, et des difficultés d’amener l’eau en ces endroits. La seule possibilité, « c'est ce qu'on appelle des seaux pompes » explique Marc. « Ce sont des gilets dorsaux que l'on enfile, qui contiennent environ 20 litres, et on arrose le feu avec une pompette. » La veille, une petite reprise avait nécessité « près de 2 000 litres d'eau afin de la traiter correctement. Donc je vous laisse faire le calcul du nombre de gilets seau pompe qu'il faut, du nombre d'hommes qu'il faut ou du nombre d'allers retours. »

Assurer « la pérennité de l'eau »

Arrivés à 1 850 mètres d’altitude, nous sommes sur ce fameux plateau où les pompiers ont attendu puis affronté les flammes. Là, plusieurs camions ravitailleurs d’eau du service départemental d'incendie et de secours (SDIS) sont garés, ils semblent immensément petits par rapport au camion-citerne privé situé juste à côté, de 12 000 litres. Un élément essentiel de la chaîne puisqu'il assure « la pérennité de l'eau », primordiale pour « pouvoir traiter toutes les reprises, toutes les lisières. S'il y a un temps mort, il y a un risque de reprise ». Une pérennité mise à mal au plus fort de l’incendie, en début de semaine dernière. « Nous, on a proposé notre aide mais ils n'ont pas voulu, donc ils se sont retrouvés à alimenter la piscine avec les petits camions de 4 000 litres » se rappelle, amer, Valentin Fisler. Cet habitant de Freissinières et conducteur de poids lourds est mis à disposition par l’entreprise Fred TP, basée à l’Argentière. Pour avoir le même rendement que son camion-citerne, les pompiers devaient faire« au moins trois voire quatre rotations », chacune nécessitant « presque deux heures ».

Fred TP et Alp'Services se relaient pour approvisionner les pompiers en eau © T. Derouet

À pied, on nous emmène au cœur du Bois Noir. Nous longeons un tuyau qui s’étend sur un kilomètre de forêt, et qui dispose de sections à intervalles réguliers où les pompiers peuvent se brancher si besoin. L’ambiance est tantôt bucolique — du vert, des cigales, des chants d’oiseau — et tantôt morose — des arbres et la terre calcinés, mais aussi des fumées très nombreuses qui émanent des sols. Soudain, un crépitement se fait entendre. Christophe, notre conducteur, donne l'alerte : le feu vient de se réactiver au pied d’un arbre.

Les racines et les pierres, des bombes à retardement

Le Queyrassin court éteindre les flammes d'une quinzaine de centimètres de hauteur, en tapant dessus avec sa botte. « Ce qui vient de se passer, c'est tout simplement que le feu couvait dessous, en profondeur. On a eu un petit coup de vent qui a provoqué cette petite reprise de feu. On a eu de la chance, on l'a arrêté dans la seconde, mais sinon les établissements [ndlr : les tuyaux] sont juste au-dessus, ils vont revenir avec une lance et vont remouiller la zone ». Armé d'un bâton, Christophe gratte la terre en profondeur pour éteindre chaque miette de braise. Un travail qui se fait normalement « avec des râteaux riches » afin de « nettoyer tout le tour pour pouvoir arrêter ce feu qui rentre à l'intérieur » de la terre et des arbres. Ces petites reprises sont constantes depuis plusieurs jours, l'expression « feu fixé mais pas éteint » dans la bouche des autorités hauts-alpines prend tout son sens. Avec 35 degrés au soleil depuis plusieurs jours, les hommes s’épuisent vite.

Christophe, pompier volontaire, éteint une reprise de feu © T. Derouet

D'ailleurs, à midi, la chaleur cogne et les fumées se multiplient autour de nous, alors même que les pompiers ont arrosé cette zone la veille. Le sol est bouillant, tout comme les pierres. Les journalistes jettent l'eau de leurs bouteilles en attendant les renforts et la lance, on peut alors entendre et voir une ébullition en surface, l'eau se transforme en vapeur en une fraction de seconde.

Marc nous dirige ensuite vers une zone bucheronnée, une tâche effectuée par huit professionnels du Parc national des Écrins. « La tactique », développe Marc, « c'est de pouvoir pénétrer à l'intérieur du tronc pour être sûr que le feu ne couve pas dedans » et éviter ainsi de passer à côté car de l'extérieur ces braises sont invisibles. Le risque ? « Tout doucement, il va progresser, et à un moment ou un autre, si un bout de l'arbre se trouve dans une partie non-brûlée, il va mettre le feu plus loin ». Ce bucheronnage est effectué uniquement sur les troncs au sol.

Zone bucheronnée pour détecter la présence de feu © T. Derouet

Le réservoir de pompiers s'épuise

Casque sur la tête et cordes autour du cou, deux guides dévalent le sentier et s'enfoncent dans la forêt. Charlotte Barré, guide dans le massif des Écrins et élue de Freissinières, est venue prêter main-forte aux pompiers. Sa mission est de permettre aux pompiers « d'accéder à des endroits qui sont un petit peu difficiles ». Dans le but de « sécuriser le passage, on met des points sur des rochers pour que l'attache soit solide » avant d'installer les cordes.

Les guides apportent une aide précieuse aux pompiers © T. Derouet

Après une bonne heure dans ces fumées, le mal de tête n’est pas loin. Sur le chemin du retour vers nos 4x4, Marc se confie sur son engagement, lui qui effectue sa quatrième journée non consécutive sur le terrain. « C'est une passion, on ne peut presque pas l'expliquer. On aime rendre service, on aime être là pour la population, pour notre nature ». Cependant, cette passion implique des compromis familiaux parfois difficiles. « Mon épouse est également pompier, avec sa spécialité, elle est surveillante de plage ». Une période durant laquelle ses gardes sont nombreuses, il faut donc « planifier » la gestion de leurs deux enfants, mais l'incendie, lui, ne prévient pas. « On se croise » résume-t-il.

Comme tous les pompiers rencontrés, Marc ne se plaint pas, « on essaie tous de jouer le jeu pour que la fatigue ne repose pas que sur les épaules des uns et des autres, ce qui permet d'avoir des temps de pause. Moi, j'ai l'avantage de travailler pour le département des Hautes-Alpes et de pouvoir bénéficier d'une convention avec laquelle l'employeur me libère relativement facilement. » Le SDIS 05 craint que cette relève s'épuise dans les prochains jours ou prochaines semaines, auquel cas il insistera auprès des employeurs. « Et nous ne sommes qu'en juillet » se désole le Colonel Brobecker. Pour rappel, 95 % des effectifs hauts-alpins sont pompiers volontaires.

Reprises de feu au loin dans les zones escarpées © T. Derouet
Christophe et Marc, sapeur-pompiers volontaires © T. Derouet