MeToo : le directeur du Théâtre Du Briançonnais visé par une enquête après plusieurs signalements
Le directeur du Théâtre Du Briançonnais fait l’objet de plusieurs signalements adressés au collectif #MeTooThéâtre. Selon nos informations, ils décrivent des violences psychologiques dans le cadre du travail et des violences sexistes et sexuelles dans la sphère privée. Le parquet de Gap a ouvert une enquête.
La procureure de la République de Gap, Marion Lozac'hmeur, a diligenté une enquête après avoir été saisie au titre de l’article 40 du Code de procédure pénale - qui impose à tout fonctionnaire de signaler à la justice un crime ou un délit dont il aurait connaissance - par la DRAC PACA (Direction régionale des affaires culturelles de Provence-Alpes-Côte d’Azur), important financeur du Théâtre Du Briançonnais, pour des agissements de son directeur, a appris ram05.
Les personnes à l’origine des signalements sont multiples et, selon nos informations, les faits dénoncés concernent à la fois la sphère professionnelle et la sphère privée du dirigeant, Romaric Matagne. Ram05 est entrée en contact avec l'une d'elles, ex-conjointe, qui a émis un signalement au collectif #MeTooThéâtre. Romaric Matagne bénéficie de la présomption d'innocence. Contacté par ram05, celui-ci n’a pas souhaité répondre à nos questions.
« Il n'y a pas de témoin, tu es folle, c'est ta parole contre la mienne. »
Le 18 juillet 2024, dans le jardin de sa maison à Cucuron (Vaucluse), Valentine* aurait été plaquée au sol, maintenue par le cou, et frappée à plusieurs reprises sur la tête. C'est le dernier tournant d'un continuum de violences qu'elle dit avoir vécu pendant deux ans et demi avec Romaric Matagne.
Dans un mail envoyé à son désormais ex-compagnon dans la nuit du 4 août 2024, Valentine lui rappelle les événements survenus alors qu'elle repasse des vêtements dans le salon : « Tu m'as menacée avec le fer à repasser, tu as jeté dans le salon tout le linge. Tu m'as maintenue par le bras et le cou contre le mur en me menaçant. Tu as jeté mon téléphone dans le jardin après avoir fait mine de le jeter dans la piscine, tu as jeté un poignard dans ma direction en faisant attention de ne pas le jeter trop près quand même. Tu as jeté un tonneau, tu m'as plaquée par terre dans le jardin en me maintenant par le cou et tu m'as frappée, frappée, frappée sur la tête en me répétant en boucle : "il n'y a pas de témoin, tu es folle, c'est ta parole contre la mienne." »
« Je sentais cet isolement, doucement, qui se mettait en place autour d’elle. »
« C'est une amie qui me l'a présenté », rembobine Valentine. À propos des débuts, en février 2022, ses proches évoquent une relation « très fusionnelle ». Ensuite, de premiers signaux faibles alertent son entourage. Le 29 mai 2022, une amie de longue date l’appelle et lui explique être « en galère de logement avec son fils », sans solution d’hébergement à court terme. Dans un premier temps, Valentine propose de les accueillir dans sa maison à Cucuron, avant d’en parler à son conjoint. « Je me suis fait jeter, pourrir. Je ne savais plus quoi faire pour avoir la paix, à la fin j’étais épuisée, j’ai appelé ma copine et lui ai dit que ce ne serait pas possible ». Finalement, c’est en « cachette » que Valentine finit par accueillir son amie.
Son entourage évoque une mise à l’écart progressive, sans élément déclencheur particulier. « C’est plus insidieux que ça, ç’est une impression d’abord, par exemple qu’on va déranger, qu’on n’est pas les bienvenus chez elle. Je sentais cet isolement, doucement, qui se mettait en place autour d’elle » retrace sa sœur. Ses amies l’appellent moins, et elle finit par mettre de la distance avec sa famille. « C’est là que ça m’a heurté », se remémore sa sœur.
« C’était une marionnette »
Diplômée de Sciences Po, d’un master en gestion des entreprises et PDG d’une société : pour la mère de Valentine, sa fille est une femme sûre d'elle. Mais son conjoint « a commencé par la dénigrer. J’ai vu à quel point c’était une entreprise de démolition », raconte-t-elle.
Alors que celle-ci est atteinte de troubles du comportement alimentaire depuis l’adolescence et déclenche occasionnellement des crises de boulimie, Romaric Matagne « appuyait là-dessus, il disait, tu es grosse, grosse vache, grosse truie », se souvient la sœur de Valentine. Selon plusieurs témoins interrogés, son compagnon avait pris pour habitude d'utiliser la voiture de Valentine, plus haut de gamme que la sienne, au motif « qu'elle ne sait pas conduire », assurait-il. La famille de Valentine devait alors venir la récupérer à la gare quand elle était habituée à faire auparavant les trajets avec son véhicule.
« C’était une marionnette », assure sa mère, citant pour exemple des vacances en Corse l'été 2022 en l'absence de Romaric Matagne, pendant lesquelles celui-ci lui demandait de travailler à l'écriture de rapports liés au Théâtre Du Briançonnais. « Elle était en transe, elle était enfermée pour faire le travail qui était nécessaire pour Romaric. Il devait faire son bilan annuel et c’est elle qui a tout fait, et elle était dans un état pas possible parce qu’à un moment il y a eu une panne d’Internet dans le club où nous étions et il a fallu qu’elle aille à Ajaccio pour finir. Même à distance il était là, elle ne pouvait pas se dégager ». Selon Valentine, dans les derniers mois de la relation, son compagnon consultait régulièrement ses messageries instantanées, réseaux sociaux et mails.
Le 18 juillet 2024, climax des violences que Valentine auraient subies, constitue un point de non-retour pour Valentine. Depuis plusieurs mois, elle mettait déjà en place une stratégie d'évitement du conflit afin de limiter les possibilités d'altercations. Par la suite, Valentine planifie jour par jour ses points de chute pour éviter de recroiser Romaric Matagne, comme en attestent les mails consultés par ram05.
Le 21 juillet, elle passe une semaine de vacances avec sa famille à Djerba, en Tunisie, sans son ex-conjoint. Celui-ci multiplie les prises de contact avec Valentine : messages, appels et mails, dont nous avons pris connaissance. « C’était du non-stop. Et à un moment donné elle a réussi à dire : "stop, je ne lui réponds plus" », indique sa sœur. Son ex-compagnon tente alors de passer par sa sœur qui coupe court à la conversation en lançant « je te méprise d’avoir frappé ma sœur », dans un échange de messages qu’elle signe « La mère de l’enfant handicapé, la femme du bof supporter de foot » , en référence aux dénigrements réguliers dont son mari et leur fils seraient la cible.
À son retour en France, Valentine repart immédiatement en Espagne avec son fils : « ça me fait au moins une semaine de répit », écrit-elle à un ami.
« Il risque de débarquer en Espagne »
Lorsqu'elle prépare son départ, Valentine prend des précautions pour éviter que son ex-compagnon ne puisse la suivre. « Il faut que je dise à Anthony* de ne pas noter son lieu de villégiature sur les réseaux sociaux. Sinon il risque de débarquer en Espagne », anticipe Valentine dans un mail adressé le 26 juillet à un ami. Pendant son voyage, « elle devait m’appeler je ne sais pas combien de fois par jour, relate sa sœur, elle était en détresse parce qu’elle avait très peur qu’il la trouve. Dès qu’elle était en sa présence, elle était terrorisée. Je l’avais tout le temps au téléphone et à un moment je n’ai plus réussi à la joindre, je me suis dit ça ne va pas ».
Un silence qui coïncide avec la matinée du 3 août. Alors que Valentine se trouve à Tossa De Mar, elle découvre que Romaric Matagne l'attend devant sa voiture, garée sur un parking pour lequel elle avait payé un stationnement de soixante minutes, relate-t-elle. Il assure être venu en vacances avec sa fille et être tombé par hasard sur son véhicule. Après un échange de plusieurs heures, dans un état de panique et dans le but de mettre un terme à la discussion, Valentine a un rapport sexuel avec lui « pour qu’il ne m’emmerde plus. C’était consenti pour que ça se termine ». « Quand je l’ai eue au téléphone c’était terrible, elle m’a dit qu’elle s’était sentie obligée de coucher avec lui pour qu’il la laisse repartir, qu’il l’avait coincée », explique sa sœur.
Valentine écourte son séjour pour rentrer en France et trouve refuge chez sa mère. « Je suis allée vivre chez elle à 53 ans. Pendant un an je n’osais plus rentrer chez moi. » « Elle était d’un stress incroyable, elle était aux aguets, elle tournait la tête de tous les côtés. Elle était affolée », se rappelle sa mère.
En somme, l'ensemble de ces violences « seraient répétitives et s’inscriraient dans un continuum, s’apparentant à un contrôle coercitif », conclut dans un rapport du 8 août 2024 une psychologue d'un CIDFF (centre d'information sur les droits des femmes et des familles) que Valentine a fréquenté plusieurs mois à partir de cette même date et qui lui a confié un bouton d’alerte « Monsherif », un dispositif attribué au cas par cas en prenant en considération la gravité des situations. Le 9 août 2024, Valentine dépose une plainte en gendarmerie de Cadenet (Vaucluse), celle-ci est classée sans suite le 20 novembre 2024.
Une série de signalements au collectif #MeTooThéâtre
L'affaire en serait probablement restée là sans un incident survenu dans la soirée du 20 août 2026. Lors du Festival d'Aurillac, dans le Cantal, Romaric Matagne assiste à la représentation d'une maquette de la compagnie de Pina Wood. Décrit comme étant alcoolisé à ce moment-là par plusieurs organisateurs avec lesquels ram05 s'est entretenue, il discute bruyamment avec deux femmes, à proximité du spectacle en cours. Bastien Salanson, artiste des arts de la rue, intervient alors auprès de lui pour lui signifier « qu'il n'est pas le bienvenu », l'enjoignant de quitter les lieux.
Bastien Salanson publie un post Facebook le 25 août qui trouve un fort retentissement dans le réseau des professionnels de la culture, et déclenche plusieurs signalements auprès du collectif #MeTooThéâtre, qui lutte contre les violences sexistes et sexuelles dans le spectacle vivant. Valentine s'est jointe à la démarche. Selon nos informations, au moins deux signalements portent sur des faits pouvant relever de violences sexistes et sexuelles. Le collectif a transmis ces signalements à la DRAC PACA, qui a à son tour saisi le parquet de Gap au titre de l'article 40 du code de procédure pénale. Celui-ci a ouvert une enquête.
Romaric Matagne n'a pas souhaité répondre à la liste de questions que nous lui avons adressées. Il demeure présumé innocent à ce stade de la procédure.
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